On a commenté pendant la séance dernière les références à la peinture qui on trouve souvent dans le texte (les vues panoramiques, les stratégies de mise en perspective que l’écrivain emploie). Par exemple, la scène où, sous l’effet d’une drogue narcotique, Eugène s’évanouit et demeure inconscient pendant un temps, et Victorine et Sylvie l’amènent à sa chambre et le couchent, mais Victorine, avant d’en sortir, « quand sa protectrice eut le dos tourné, Victorine mit un baiser sur le front avec tout le bonheur que devait causer ce criminel larcin. Elle regarda sa chambre, ramassa pour ainsi dire dans une seule pensée les mille félicités de cette journée, en fit un tableau qu'elle contempla longtemps, et s'endormit la plus heureuse créature de Paris. » p. 249. Ce tableau-ci que Victorine regarde crée un effet de mise en abîme, semblable à celui qu’on a vu dans les peintures de Caillebotte. La disposition du tableau, soit écrit ou peint, montre un individu dans l’avant plan, qui a le dos détourné de nous, regardant ce qu’il y a dans l’arrière-plan. Comme on l’a dit en classe, le peintre nous invite à nous identifier à la perspective du spectateur, alors que la présence du spectateur crée un obstacle qui nous empêche d’apercevoir la disposition d’objet dans l’arrière-plan. Moi, je crois que l’organisation du tableau, chez Caillebotte comme chez Balzac, est donc une stratégie rhétorique. L’identification à l’individu est frustrante, car il dispose d’une perspective qui nous échappe ; cela nous donne l’impression qu’il nous manque quelque chose, et nous fait nous rendre compte de l’insuffisance de toute représentation statique, de l’impossibilité de tout décrire. Même dans la petite chambre d’Eugène, le tableau qu’en fait Victorine ne semble pas assez grande pour comprendre « les milles félicités de cette journée ». En les encadrant dans « une seule pensée », Victorine a recours au réductionnisme.
Ce que l’écrivain oppose au tableau statique, et à la contemplation passive, c’est la lecture du monde comme image dynamique, ce qui présente une vue panoramique de la société, une vue dialectique, une Weltanschauung. L’écrivain affirme que « la rue Neuve-Sainte-Geneviève », le lieu où se déroule l’action du roman, « surtout est comme un cadre bronze, le seul qui convienne à ce récit... » p. 23. D’ailleurs, il décrit les fils d’intrigue qui constituent le récit comme « des drames continus », ce qui met en valeur l’idée d’art constant, progressif, in terminé et dynamique, par rapport à celle d’art statique et immobile : "Ces pensionnaires faisaient pressentir des drames accomplis ou en action; non pas de ces drames joués à la lueur des rampes, entres des toiles peintes mais des drames vivants et muets, des drames glacés qui remuaient chaudement le cœur, des drames continus." p. 32.
Vautrin, par exemple, offre à Eugène les postulats de sa propre façon cynique de lire le monde : le monde, c’est le Mal ; il faut absolument y résister et le dominer, le soumettre à votre volonté. Pour Vautrin, ce qu’on veut nous faire passer pour des vertus ne sont en effet que des vices ; les seules vraies vertus sont celles de garder le sang-froid, c’est-à-dire l’amoralité, et de lutter contre la fausseté du monde. (Il n’est pas surprenant que les bases philosophiques de Vautrin son fort semblables à celles de la Rochefoucauld. Comparons, par exemple, « Ce que nous prenons pour des vertus, n’est souvent qu’un assemblage de diverses actions et de divers intérêts, que la fortune ou notre industrie savent arrange » (maxime I), ou bien « L’espérance, toute trompeuse qu’elle est, sert au moins à nous mener à la fin de la vie par un chemin agréable » (maxime CLXVIII) à les déclarations de Vautrin qu’il a peur de la mort et qu’il sera heureux pourvu qu’il ait une plantation et des centaines d’esclaves noires. Conçu à la manière de Vautrin, les buts principaux de la vie de « l’homme supérieur », les Napoléons et les Talleyrands du monde, sont donc ceux de la domination et l’indépendance, qui pour lui sont des choses inséparables.) "Encore deux ou trois réflexions de haute politique, et vous verrez le monde comme il est. En y jouant quelques petites scènes de vertu, l’homme supérieur y satisfait toutes ses fantaisies aux grands applaudissements des niais du parterre." p. 215-6. La lecture que Vautrin propose est microcosmique et panoramique. En maîtrisant l’interprétation d’un rôle dans « quelques petites scènes de vertu », on arrive à la réalisation de « toutes ses fantaisies aux grands applaudissements des niais du parterre ». Le mot « parterre » est intéressant : il implique une hiérarchie spatiale entre les comédiens qui sont en haut et qui surveillent tout, et le public qui sont en bas et qui a, par conséquent, une perspective très étroite du spectacle. On peut s’étonner aussi du renversement de la hiérarchie habituelle que la lecture vautrinienne implique : les comédiens, qui on considère historiquement parmi les plus pauvres, que la philosophie qualifie d’imitateurs et de corrupteurs de la réalité, sont présentés comme les dirigeants de la société. Encore une fois, on remarque le rapprochement entre la lecture ou l’interprétation de, et la résistance à, la hiérarchie imposée par l’ordre social. En d’autres termes plus spécifiques, la lecture de la société résulte de cette lutte contre la société.
Comme Vautrin, Beauséant regarde le monde à travers une méthode analytique, aussi critique que cynique, mais à la différence de celle de Vautrin (celle qu’on pourrait justement appeler la subversion), il s’agit de la résistance interne, un peu à la manière de cette qu’emploie Mme de Mertueil dans Les Liaisons Dangereuses. On voit bien la manière dont s’opère le jeu dialectique de cette façon de lire le monde dans la scène où Eugène accompagne Beauséant à l’Opéra. "En effet, madame de Beauséant lorgnait la salle et semblait ne pas faire attention à madame de Nucingen, dont elle ne perdait cependant pas un geste." p. 170. La lecture de Beauséant repose sur le principe que, pouvoir lire les autres sans qu’ils ne s’en aperçoivent, ça, c’est du pouvoir. Semblable au jeu d’information qui se déroule dans Les Liaisons Dangereuses (Merteuil et Valmont lisent toutes les lettres, les autres n’en lisent qu’un petit nombre), la lutte interne n’est pas présentée comme un espace où les combattants sont mis sur un pied d’égalité : quelques-uns disposent d’une perspective plus panoptique que des autres.
On pourrait donc interpréter dans l’hésitation d’Eugène la nécessité de choisir ou la façon de lire de Vautrin, ou celle de Beauséant. Incapable, de choisir, sa perspective reste incomplète.
« ...sans cette richesse, qu’y deviendrait l’amour ? S’il est des exceptions à ces lois draconiennes du code parisien, elles se rencontrent dans la solitude, chez les âmes qui ne se sont point laissé entraîner par les doctrines sociales, qui vivent près de quelque source aux eaux claires, fugitives, mais incessantes ; qui, fidèles à leurs ombrages, verts, heureuses d’écouter le langage de l’infini, écrit pour elles en toute chose et qu’elles retrouvent en elles-mêmes, attendent patiemment leurs ailes en plaignant ceux de la terre. Mais Rastignac, semblable à la plupart des jeunes gens, qui, par avance, ont goûté les grandeurs, voulait se présenter tout armé dans la lice du monde ; il en avait épousé la fièvre, et se sentait peut-être la force de le dominer, mais sans connaître ni les moyens ni le but de cette ambition. À défaut d’un amour pur et sacré, qui remplit la vie, cette soif du pouvoir peut devenir une belle chose ; il suffit de dépouiller tout intérêt personnel et de se proposer la grandeur d’un pays pour objet. Mais l’étudiant n’était pas encore arrivé au point d’où l’homme peut contempler le cours de la vie et la juger… Il avait continuellement hésité à franchir le Rubicon parisien. Malgré ses ardentes curiosités, il avait toujours conservé quelques arrière-pensées de la vie heureuse que mène le vrai gentilhomme de son château. » p.289-90.
C’est en effet la grande question du roman : ou lutter directement contre la société (cette lutte venant d’en dehors de la société), ou s’en éloigner, aux États-Unis, escapisme à la manière d’Alceste (« Au dessein que j’ai fait de fuir tous les humains,/Et que, dans mon désert où j’ai fait vœu de vivre, »), ou y résister de façon participative (cette lutte venant de l’intérieure de la société) ?

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