Blog de français 342

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Thursday, April 22, 2010

les antécédents de Robbe-Grillet

Selon Robbe-Grillet, le mode de lecture qui consiste exclusivement à valoriser et à dégager le « message » ou la « signification » d'un texte aurait fait son temps. Non seulement une telle manière de lire serait-elle banale et redondante, il y aurait même un danger à réduire un texte à sa signification—c'est-à-dire, en ramenant le texte à un quelconque système de règles culturelles de la représentation—; celui d'ignorer le propre de la littérature. Pour Robbe-Grillet, l'essentiel de la littérature est l'écriture plutôt que la signification. Comme il l'explique, l'art littéraire de Flaubert ou de Camus est tout entier dans la formulation de l'énoncé, et ne tient que par quelques points d'attache à son « sens ». Autrement dit, ce qui fait littérature, c'est en dernier ressort une manière de dire. Reste donc à remplacer à ce mode de lecture-ci par une littérature qui estompera les clivages traditionnels entre forme et contenu, message et écriture, intrigue et cadre, etc. Ce nouveau genre littéraire, que Robbe-Grillet définit négativement en énumérant ce qu'il ne sera pas, ne s'attaquerait pas au mode de lecture traditionnel ni en 'épatant la bourgeoisie' ni en fournissant une thèse. Il s'agit au contraire de « résoudre le problème de l'antérieur » de l'enjeu langagier, à travers une nouvelle pratique d'écriture qui jaillirait de la ligne tracée par les œuvres de Joyce, Faulkner et Camus.
En apparentant cette manière neuve d'écrire à l'œuvre romanesque de Sartre, Robbe-Grillet rappelle la valeur positive qu'il accorde à l'absence et au silence dans la Jalousie. Les murs de notation vertigineux qui s'accumulent dans ce roman sont percés par l'absence d'action cohérente, de temporalité linéaire et de personnages à psychologie 'réaliste'. Si la dette littéraire à Sartre semble évidente (on se rappelle les vides et les mots à demi effacés au début de La Nausée), on pense aussi au « nul ptyx/ Insolite vaisseau d’inanité sonore, » de Mallarmé ou à la casquette de Charles Bovary, au prologue de Don Quichotte, bref au trope de la description qui s'efface ou se désagrège au fur et à mesure qu'elle se développe.

Tuesday, April 6, 2010

la fascination esthétique dans La nausée

La principale difficulté pour moi en lisant ce texte, c'est qu'il s'agit d'un roman à thèse. Or le lire comme un énoncé métaphysique ressortissant à une formulation romanesque, c'est ignorer ou au moins minimaliser l'importance de l'innovation que Sartre insère dans le texte. Je pense surtout à la désarticulation du cadre narratif. En donnant au roman la structure d'un journal intime raconté au présent, le récit est dépouillé de toute cohérence diégétique linéaire : les épisodes constitutifs de la trame diégétique s'additionnent sans qu'ils semblent à aboutir à quoi que ce soit. Le roman semble d'ailleurs reposer sur deux principes. Le premier, qu'on attribue à Flaubert(attention, je ne suis pas sûr) dit que le réalisme se sépare toujours du réel. Le deuxième, c'est la maxime de Baudelaire : le beau est toujours bizarre. Ces deux principes semblent structurer la scène où Roquentin regarde les tableaux des Pacômes. Plus le narrateur les étudie, plus sa description se détache du réel est s'approche d'une hallucination. La beauté qui se lit sur les visages de ces 'chefs' ne vient pas de leur caractère exceptionnel, mais plutôt de leur banalité.

II était debout, la tête légèrement rejetée en arrière, il tenait d'une main, contre son pantalon gris perle, un chapeau haut de forme et des gants. Je ne pus me défendre d'une certaine admiration: je ne voyais rien en lui de médiocre, rien qui donnât prise à la critique: petits pieds, mains fines, larges épaules de lutteur, élégance discrète, avec un soupçon de fantaisie. II offrait courtoisement aux visiteurs la netteté sans rides de son visage; l'ombre d'un sourire flottait même sur ses lèvres. Mais ses yeux gris ne souriaient pas. Il pouvait avoir cinquante ans : il était jeune et frais comme à trente. Il était beau.

En liant les caractéristiques de ce portrait à une idée préconçue de bienveillance haute bourgeoise, à un 'droit', le narrateur en vient le qualifier de 'beau'. Ici, le beau ce n'est ni la beauté exceptionnelle ni la beauté bizarre. Au contraire, il semble s'agit d'une beauté banale. Dans l'esprit du narrateur, ce qu'il y a de plus bizarre et de plus déconcertant et d'inquiétant, c'est le banal, le quotidien, la trace ineffaçable qui demeure aux confins du réel et de l'idéal. Dans ce modèle de beauté, on en fait le tour du cercle, passant par le bizarre pour rattraper le banal.

Tuesday, March 30, 2010

Traces et restes dans La nausée

Je vais essayer d'une façon un peu désordonnée d'aborder un thème dans La nausée que, quoique méritant une analyse plus poussée, est pour moi toujours un peu des idées en l'air. Commençons par le commencement, le début du roman est déroutant pour plusieurs raisons, moi j'ai remarqué surtout le mot laissé en blanc à la fin du deuxième paragraphe. Ce n'est pas la seule fois que ce phénomène arrive, quelques lignes plus bas il y en a un autre, « raturé (peut-être 'forcer' ou 'forger'), un autre rajouté en surcharge est illisible). Un avertissement de compilateur placé en prologue informe qu'on a affaire à une espèce de journal intime, mais qui semble se situer plutôt sous le signe de la pléthore, une paperasse de feuillets, tantôt datés tantôt sans date. Le héros de cette masse parfois illisible, c'est Roquentin, historien qui habite une ville portuaire, mélancolique, solitaire et hypersensible à son environnement, grand-neveu de des Esseintes, cousin de Meursault. Il porte un intérêt particulier aux traces, à des objets fragmentaires, à tout ce qui manque de quelque chose. Il s'intéresse aux bouts de papier abandonnés, aux restes de feuilles de cahier, aux morceaux de journaux. Ses méditations sont parsemées de mots qui évoquent le fragmentaire, qui ont quelque chose de supplémentaire, tels que « maculé ». On pense tout de suite à 'immaculé', et il en va de même pour ce mot qu'il voit griffonné sur une planche : « purâtre », à la fois pur et impur. J'ai l'impression qu'il se passe quelque chose de très derridien quant à toutes ces traces.

Notes décousues : est-ce que les lignes « au bord de la mer, quand je tenais ce galet. C'était une espèce d'écoeurement douceâtre » a inspire un poème à Ponge ?

L'air dans l'opéra Cavalleria Rustica figure dans la bande sonore de Raging Bull.

Tuesday, March 23, 2010

illusionnement et désillusion dans Du côté de chez Swann, 152-192

Au niveau de la trame narrative, Du côté de chez Swann se ressemble beaucoup à Bouvard et Pécuchet (ou à un certain roman de Huysmans auquel je tiens particulièrement), puisque des échecs successifs et des épisodes décevants sont constitutifs la diégèse. Les matières romanesques traditionnelles—l'argent, l'amour etc—sont repoussées à l'arrière-plan de la trame. La figure cyclique qui donne une cohérence à la diégèse, c'est le processus d'illusion et de désillusion. Dès le début, le narrateur s'identifie à ce mouvement cyclique. Lorsque sa mère consent à coucher le narrateur alors petit en lui lisant un roman de Sand, il perçoit ce compromis comme « une première abdication de sa part devant l'idéal qu'elle avait conçu pour moi ». Il imagine le spectacle théâtral « d'une façon si peu exacte » qu'il se figure une représentation où tout serait fait dans le but de plaire à lui seul (comble du solipsisme). Il appelant son ancien amour naïf pour le théâtre un « amour platonique », le narrateur évoque l'inaccessibilité de cet amour idéal. De même, il y a un décalage entre l'image que le narrateur forme de la duchesse de Guermantes (« je me la représentais avec les couleurs d'une tapisserie ou d'un vitrail ») et son véritable corps. Ce décalage (dont la « déception » de la part du narrateur « était grande ») entre le 'vraisemblable' apparence de la duchesse et sa réelle apparence ne signale pas qu'elle soit partagée entre deux identités, mais plutôt la nature double du narrateur. Au lieu d'organiser ses opinions autour de la vie réelle, le narrateur commence toujours par l'idéel illusoire pour pouvoir ensuite retomber plus avec plus de certitude dans la désillusion.

Wednesday, March 10, 2010

Elstir

Para el deleite de mi fiel lectoria española he emprendido la pluma y traducido un trozo del divino Proust espero que les plazca :

Pero ahí podía yo discernir que el encanto de cada una (de las obras de Elstir) consistía en una especie de metamorfosis de lo representado, análoga a la que se llama metáfora en la poesía y que si Dios padre había creado las cosas al nombrarlas, fue al quitarles su nombre o el darles otro que Elstir las recreaba. Los nombres que designan las cosas siempre corresponden a una noción de la inteligencia, ajena a nuestras verdaderas impresiones y que nos obliga a eliminar de ellas todo lo que no se relaciona con esa noción.

A veces, cerca de mi ventana, en el hotel de Balbec, en la mañana cuando Françoise descorría las cortinas que cubrían la luz, por la noche cuando esperaba yo la hora de salir con Saint Loup, me había sucedido que gracias a un efecto de luz tomaba yo la parte más sombría del mar por una costa lejana, o miraba con alegría una región azul y fluida sin saber si ella pertenecía al cielo o al mar. En seguida mi inteligencia restablecía la separación que esta impresión hubiera abolido. Así, en París me sucedió, en mi pieza, que oía yo una disputa, casi un alboroto, hasta vincularlo a su causa, por ejemplo el rodar de un coche que se acercaba, ese ruido del cual yo procuraba entonces eliminar le agudo y discordante griterío que mi oído había realmente percibió, pero que mi inteligencia sabía que no producían ruedas. Pero esos raros momentos cuando la naturaleza se revela tal como ella es, es decir poéticamente, era de aquel tipo de momento que estaba hecha la obra de Elstir. Una de las metáforas más frecuentes en las marinas que tenía Elstir por ahí en ese momento era justamente la que, al comparar la tierra con el mar, borraba entre los dos toda demarcación limítrofe. Era esa comparación tácita e incansablemente reiterada en una misma tela que le otorgaba esa unidad multiforme y poderosa, el motivo, a veces no notado por los demás, del entusiasmo que provocaba en algunos aficionados a la pintura de Elstir.

Es por ejemplo a una metáfora de ese tipo -- en un lienzo representando el puerto de Carquethuit, un lienzo que había acabado Elstir desde hacía pocos días y que yo miré largamente -- que Elstir había preparado la mente del espectador al limitarse a utilizar motivos marinos para el pequeño pueblo, y motivos urbanos para el mar.

Tuesday, March 9, 2010

Cote de chez Swann pt2

Dans Semiology and Rhetoric, de Man parle de la dialectique tropique, où la métaphore et la métonymie s'enchevêtrent, qui se produit souvent dans l'œuvre proustienne. Mais essentiellement il parle du fait que Proust fait découvrir à son lecteur l'inexistence de la supposée séparation entre auteur et lecteur, ou entre écriture et déchiffrement. La (dé)construction de la signification du texte est un travail mutuel.
Bien qu'il serait d'un grand intérêt de démontrer comment cette circulation tropique peut se manifester dans le texte, le rapprochement de l'auteur et du lecteur est thématisé et présenté même au niveau de la diégèse. Fervent de la lecture, le narrateur (on a dit pendant la dernière classe que son nom est Marcel, pourtant je n'y ai trouvé aucune allusion) parfois confond la vie et la littérature, ou l'inverse c'est selon. Ce faisant, il souligne le rapport complémentaire (ou supplémentaire) entre la lecture et l'écriture. Considérons un passage tiré de la lecture de la semaine passée :

Mais même au point de vue des plus insignifiantes choses de la vie, nous ne sommes pas un tout matériellement constitué, identique pour tout le monde et dont chacun n'a qu'à aller prendre connaissance comme d'un cahier des charges ou d'un testament ; notre personnalité sociale est une création de la pensée des autres. Même l'acte si simple que nous appelons « voir une personne que nous connaissons » est en partie un acte intellectuel. Nous remplissons l'apparence physique de l'être que nous voyons de toutes les notions que nous avons de lui, et dans l'aspect total que nous nous représentons, ces notions ont certainement la plus grande part. Elles finissent par gonfler si parfaitement les joues, par suivre en une adhérence si exacte la ligne du nez, elles se mêlent si bien de nuancer la sonorité de la voix comme si celle-ci n'était qu'une transparente enveloppe, que chaque fois que nous voyons ce visage et que nous entendons cette voix, ce sont ces notions que nous retrouvons, que nous écoutons.

Comme de Man le met en avant dans son article (veuillez pardonner le manque de références), Proust crée une écriture meta-textuelle. Les personnes que le narrateur connait et qui sont gonflées des impressions que le narrateur en forme dans son esprit ressemblent à des enveloppes transparents, ni complétement matérielles ni imaginées, parce qu'il sont avant tout des personnages. Si, comme on le voit plus bas, Marcel confond ses lectures avec la vie réelle, si ses lectures semblent occuper trop d'espace dans le texte et suppléer à la matière romanesque traditionnelle—le développement d'intrigue, le sexe, l'argent, l'action—c'est pour faire remarquer il est dans un roman. Ces allusions ou clins d'œil meta-littéraires renvoient au fait de lire, à un niveau primordial de la lecture, et rappellent que la lecture est un processus qu'achèvent ensemble le lecteur et l'auteur.

Tuesday, March 2, 2010

Deux observations et une question quant à la scène de mort

Dans la scène où Emma est sur le lit de mort, ayant avalé une dose mortelle d'acide arsénieux, le moment qui attire le plus l'attention des lecteurs, c'est l'apparition de l'Aveugle. Quelle est la signification de l'intervention de l'Aveugle et sa chansonnette, et de la réaction qu'ils provoquent en Emma ? Moi je crois que cette apparition apprend à Emma deux leçons sur la vie dont elle ne s'est rendu compte auparavant. La mort étant alors proche et inévitable, elle se rend compte à la fin de sa vie d'un certain déterminisme qui en suivaient le cours. Car il y a deux moments où Emma fait l'écoute de la musique campagnarde, si l'on se le rappelle. Lors du mariage d'Emma et Charles, un ménétrier qui en jouant du violon attire les invités par sa musique :

Le ménétrier allait en avant avec son violon empanaché de rubans à la coquille.

Malgré le sous-entendu sinistre d'un joueur de flûte menant la foule par le bout du nez, on est toujours à un moment dans la diégèse où Emma peut attendre le bonheur. Peut-être la chansonnette grivoise de l'Aveugle reporte-t-elle l'esprit d'Emma à cette époque plus optimiste, ce qui par contraste lui met en relief l'impossibilité d'atteindre ce bonheur illusoire. Cette chansonnette semble lui révéler aussi la nature de la sexualité masculine qu'auparavant elle ne manquait jamais de romantiser :

Souvent la chaleur d'un beau jour
Fait rêver fillette à l'amour.
Pour amasser diligemment
Les épis que la faux moissonne,
Ma Nanette va s'inclinant
Vers le sillon qui nous les donne.
Il souffla bien fort ce jour-là,
Et le jupon court s'envola!

Jusque là dans la diégèse, le rire au grotesque est réservé au lecteur. Il est le seul qui rie quand Hippolyte perd sa jambe, ou pendant les scènes de cul sous-entendues. Emma n'en rit jamais tout au long de la diégèse. Ce n'est qu'à la fin de sa vie, lorsque l'arsenic coule dans es veines et la mort est proche, que la figure inquiétante et souffrant avec sa chanson burlesque, lui fait comprendre l'amour des hommes, un amour tout bestial et physique sans idéal romantique ou transcendance, aussi grossier et instinctif que le rut des animaux. Cette prise de conscience qui lui est parfaitement inutile, lui fait pousser un fou rire convulsif qui parachève sa dernière agonie moribonde.

De plus, cette scène souligne le fait que Homais le pharmacien vit par procuration, à travers la réputation des autres. De manière ignoble, Homais se jouit de la présence d'un célèbre tel que le docteur Canivet, même si cette présence signifie aussi la mort d'Emma. Pour se faire bien voir de lui, il met beaucoup de soin à lui préparer un repas aussi élégant que possible. La peine indécente qu'il se donne pour lui servir s'oppose aux pédanteries inutiles qui coûtent la vie à Emma. Plus haut on lit un cas parallèle : « le pharmacien se plaisait beaucoup à prononcer ce mot docteur, comme si en l'adressant à un autre, il eût fait rejaillir sur lui-même quelque chose de la pompe qu'il y trouvait ».

Pour clore je vous laisse une question qui peut intéresser : peut-on lire cette scène de mort comme mise en scène ironique de la morte de Socrate ?