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Tuesday, November 3, 2009

Kant, Diderot et Lévi-Strauss

Pour expliquer un peu de ce texte de Kant sur ce que sont les lumières, il faut d'abord réitérer quelques-unes des définitions que Kant y évoque. Kant oppose les lumières (terme qui, d'emblée, ne manque pas de s'opposer aux concepts de ténèbres, d'obscurité, de manque de clarté) à l'immaturité que l'homme s'impose à soi-même, condition, selon lui, d'être incapable de se servir de la connaissance sans être dirigé par autrui. Pourtant, il ne suffit pas qu'un homme soit libéré pour qu'il agisse en homme complètement libre de pensée ou d'action :

"Laziness and cowardice are the reasons why so great a proportion of men, long after nature has released them from alien guidance... nonetheless gladly remain in lifelong immaturity, and why it is so easy for others to establish themselves as their guardians."

Autrement dit, si on jetait l'homme élevé au sein d'une société comme la nôtre (c'est-à-dire, régie par des institutions ou des pratiques plus ou moins restrictives) dans une liberté parfaite, par lâcheté ou par paresse il ne saurait pas s'accoutumer à vivre avec ce nouveau champ de possibilités qui manque de limites. C'est là la façon dont se perpétuent mêmes les sociétés les plus oppressives. Comment l'explique Diderot dans 'les rêveries', si chaque membre d'un groupe ne sort jamais de l'agencement global, l'organisation du tout tient bon quelques que soient les forces qui autrement chercheraient à la miner :

Je dis que l'esprit monastique se conserve parce que le monastère se refait peu à peu, et quand il entre un moine nouveau il en trouve une centaine de vieux qui l'entraînent à penser et à sentir comme eux. Une abeille s'en va, il en succède dans la grappe une autre qui se met bientôt au courant.

Comment, donc, les sociétés peuvent-elles s'échapper à ce cul-de-sac normatif et en arriver à évoluer? Selon Kant, c'est en se servant de la raison qu'on y arrive. La raison, telle qu'il la conçoit, s'impose comme un système au-dessus des siècles, un discours meta-culturel et –temporel. Ainsi, il distingue entre la vie dans le plan publique (où l'on doit jouir d'une liberté rigoureusement libre, où l'on peut donner libre cours à la raison) et dans le plan privé, où l'on doit s'accommoder à une liberté partielle. Cette opposition—entre vie privée et publique—permet de vivre dans une société et en même temps d'avoir une certaine liberté de pensée et, ainsi, de faire évoluer cette société.

One age cannot bind itself, and thus conspire, to place a succeeding one in a condition whereby it would be impossible for the alter age to expand its knowledge (particularly where it is so very important), to rid itself of errors, and generally to increase its enlightenment. That would be a crime against human nature, whose essential destiny lies precisely in such progress; subsequent generations are thus completely justified in dismissing such agreements as unauthorized and criminal.

Pour conclure, je voudrais mentionner que cette conception de la raison s'approche de la définition que Lévi-Strauss donne à l'écriture comme mécanisme de l'avancement de la société :

C'est une étrange chose que l'écriture. Il semblerait que son apparition n'eût pu manquer de déterminer des changements profonds dans les conditions d'existence de l'humanité ; et que ces transformations dussent être surtout de nature intellectuelle. La possession de l'écriture multiplie prodigieusement l'aptitude des hommes à préserver les connaissances. On la concevrait volontiers comme une mémoire artificielle, dont le développement devrait s'accompagner d'une meilleure conscience du passé, donc d'une plus grande capacité à organiser le présent et l'avenir. Après avoir éliminé tous les critères proposés pour distinguer la barbarie de la civilisation, on aimerait au moins retenir celui-là : peuples avec ou sans écriture, les uns capables de cumuler les acquisitions anciennes et progressant de plus en plus vite vers le but qu'ils se sont assigné, tandis que les autres, impuissants à retenir le passé au delà de cette frange que la mémoire individuelle suffit à fixer, resteraient prisonniers d'une histoire fluctuante à laquelle manqueraient toujours une origine et la conscience durable du projet.
Tristes Tropiques, Éd. Plon, 1962, p. 352