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Monday, November 17, 2008

Pas de sujet précis: en gros, sur Lukacs et le type balzacien

Dans la préface de Balzac et le réalisme français, le critique littéraire Georg Lukács constate que le but principal de toute littérature réaliste doit être celui de représenter l’homme à partir d’une dialectique sociale entre la Weltanschauung des personnages et leur société. Ainsi, selon Lukács, « la représentation vivante de l’homme total n’est possible que si l’auteur se fixe comme but de créer des types. » (Lukács, George. Balzac et le réalisme français. Trad. Paul Laveau. Paris: François Maspero, 1973 ; p. 12)

Pour résumer l’argument de Lukács, il suffit de constater que son but principal est celui d’attribuer une valeur sociale positive à la littérature, et donc lorsqu’il dit « le réalisme », il veut dire le réalisme social, par opposition au réalisme flaubertien et au naturalisme de Zola. Selon son hypothèse, le réalisme social de Balzac, Stendhal et Tolstoï est le seul genre littéraire capable d’assimiler la psychologie interne et le milieu social d’un personnage à une synthèse dialectique. Ainsi, le vrai réalisme ne consiste pas d’une réconciliation entre « le psychologisme » de Flaubert avec « le physiologisme naturaliste » (p. 11) de Zola, mais en un retour à la « vraie » dialectique du vieux réalisme. Le réalisme flaubertien attache trop d’importance à « l’intériorisation » tandis que le réalisme de Zola en accorde trop à « l’extériorisation ». Le « vrai » écrivain réaliste est caractérisé par ce que Lukács appelle « l’appétit de réalité » (p. 14), qui dirige son écriture fidèlement vers une conception complète de la réalité sociale. Il donne l’exemple de Balzac. Quoique royaliste, « il est parvenu, dans ses œuvres, précisément à démasquer la France féodale et royaliste […] » (p. 14). La conclusion que Lukács en tire est que Balzac aurait dû être complètement obsédé par la question de comment représenter la réalité, et que c’est justement cette obsession qui rend l’œuvre de Balzac honnête. Ainsi, à ce soi-disant « fanatisme de la réalité » qui caractérise l’écrivain réaliste, Lukács attribue la valeur morale de « l’honnêteté de l’écrivain » (p. 14). Il extrapole par conséquent que tous les « grands » écrivains réalistes étaient aussi obsédé par cette question que Balzac (ou qu’ils auraient dû être aussi obsédés, ou bien, qu’ils devaient l’avoir été ; le raisonnement de Lukács n’est pas très précis sur ce coup-là.) Ce qui est clair néanmoins, c’est que Lukács veut prouver que le « vrai » réaliste n’écrit pas par choix, mais plutôt puisqu’il est une sorte de fanatique, trop sensible au ton de son temps et, donc, forcé à le transcrire. Effectivement, le « vrai » réaliste ne peut pas autrement, et c’est précisément à cause de « l’honnêteté » de sa méthode que Lukács observe que les personnages chez les grands réalistes tels que Balzac « mènent une vie indépendante de leur créateur. » (p. 15).

« Si chez des réalistes aussi éminents que Balzac, Stendhal ou Tolstoï, l’évolution artistique intérieure des situations et personnages qu’ils ont imaginés entre en contradiction avec leurs convictions sacrées, ils n’hésiteront pas un instant à écarter préjugés et convictions et décriront ce qu’ils voient réellement. Cette rigueur à l’égard de leur propre image immédiate et subjective du monde est la plus profonde morale littéraire des grands réalistes, en opposition radicale avec ces petits écrivains qui réussissent pratiquement toujours à mettre leur conception du monde en accord avec la réalité, c’est-à-dire à l’imposer à l’image ainsi déformée et faussée de la réalité… Les personnages … se développent dans une direction, subissent un sort qui leur est prescrit par la dialectique interne de leur existence sociale et psychologique. Celui qui est en mesure de diriger l’évolution de ses propres personnages ne peut pas être un véritable, réaliste, un écrivain important. » (p. 12-5)

D’ailleurs, en établissant cet argument-ci, Lukács insiste à plusieurs reprises, me semble-t-il, sur le sens inversé de sa conclusion : l’auteur non réaliste n’est pas a priori honnête. Il affirme alors que le réaliste s’oppose essentiellement au « culte de la couleur, de l’humeur momentané », c’est-à-dire à toute littérature qui ne traite pas exclusivement du réalisme sociale. Lukács arrive à cette conclusion en assimilant deux de ses propositions dans à un syllogisme. Si la dialectique réaliste est la démarche la plus efficace pour décrire la société, et le réaliste se voue à décrire la société, le réaliste doit donc disposer d’une esthétique réaliste sociale (à la manière de Balzac, Stendhal, etc.) Bien que sa critique se réfère ici spécifiquement à la littérature de Joyce, elle se dirige aussi contre toute littérature purement lyrique, c’est-a-dire contre toute littérature qui accorde plus d’importance aux sentiments qu’à la critique sociale. Selon Lukács, « c’est l’image du monde donnée par l’ouvrage qui est décisive pour l’histoire » (p. 10).

Cette image se manifeste chez Balzac sous la forme essentielle du « type ». Comme Lukács le conçoit, le personnage typique est un lieu où les forces centrifuges et centripètes du jeu dialectique s’exercent les unes sur les autres. Dans une lettre à Mme Hanska, Balzac exprime son désir de cataloguer les œuvres de La Comédie humaine en trois groupes. En quelques-uns, lui dit-il, on trouverait « les individualités typisées », et en d’autres, « les types individualisés… (…) Ainsi, partout, j’aurai donné la vie—au type, en l’individualisant, à l’individu en le typisant. J’aurai donné de la pensé au fragment ; j’aurai donné la pensée à la vie de l’individu. » Selon l’analyse lukácsienne, cette notion-ci d’assimiler le minuscule à l’universel, la description à l’échelle de l’individu à celle de la société, serait la formulation explicite de la lutte dialectique balzacienne.

Selon les critères de l’analyse lukácsienne, le portrait d’Eugène Rastignac serait-il un type ? Avant d’évaluer le portrait de Rastignac comme type balzacien-lukácsien, il serait commode tout d’abord d’esquisser un petit arrière-plan historique, à l’aide d’un petit nombre de textes secondaires. Commençons par le discours de Renan, Qu’est-ce qu’une nation ? (1882), essai sociopolitique qui au fond entreprend de répondre à la question : que deviendrons-nous sans l’ancienne noblesse ? Au cours de ce discours, Renan rejette la religion, la race et la langue comme de possibles soutiens de l’identité nationale, et finit par affirmer que la nation est au fond une idée, « un plébiscite de tous les jours », c’est-à-dire, l’affirmation de volonté collective du peuple d’accepter le présent, et d’oublier le passé. Renan remarque avec, me semble-t-il, un certain air de nostalgie :

Le roi de France, qui est, si j'ose le dire, le type idéal d'un cristallisateur séculaire ; le roi de France, qui a fait la plus parfaite unité nationale qu'il y ait ; le roi de France, vu de trop près, a perdu son prestige ; la nation qu'il avait formée l'a maudit, et, aujourd'hui, il n'y a que les esprits cultivés qui sachent ce qu'il valait et ce qu'il a fait.

Il faut qu’on se pose deux questions. Premièrement, comment est-il arrivé qu’on soit passé de cet absolutisme d’antan (c’est-à-dire, en des temps heureux de la cohérence de l’identité nationale) aux temps incertains de l’après-Révolution ? Renan insiste sur l’idée que, pour qu’une nation devienne « [cristallisée] », il faut que le peuple s’oublie de sa douloureuse genèse. Autrement dit, l’identité nationale est toujours un jeu de déplacements binaires, entre la présence d’une identité et l’absence de cette tragique naissance qu’il faut supprimer à tout prix. Donc, deuxièmement, quel est le subtexte supprimé par la Restauration ? Quelles étaient les tristes retombées de ce changement, de l’Ancien Régime à la Restauration, ce dont on aurait voulu s’oublier ?

Rappelons ce modèle, usé et stéréotypé pourrait-on dire, de l’hiérarchie de la société française absolutiste : une pyramide à trois niveaux, avec le roi en haut, suivi de la noblesse et enfin, en bas, on trouve le peuple, y compris la bourgeoisie. Effectivement, après la Révolution, il n’y avait plus de niveau moyen. Selon le récit habituel de l’épisode révolutionnaire, après et à cause de l’abolition des droits seigneuriaux, le statut de la classe bourgeoise s’est soudainement rapproché de celui de la propriétaire. Auparavant sous le système féodal de l’Ancien régime, la possession de terre à titre privé ne signifiait pas seulement un moyen de production, mais aussi toute une série de privilèges qui démarquaient l’espace sociopolitique particulier et propre à la noblesse. L’abolition de ces privilèges propriétaires a converti, d’un coup brusque, la valeur presque transcendantale de la terre en celle d’un simple ensemble de moyens de production. Au fond, sous le système législatif de la République, les gens de la noblesse appartenaient à la classe moyenne. Peut-être les nobles étaient-ils néanmoins toujours plus riches que les bourgeois, mais au fond il n’était plus question d’un écart qualitatif. En ce qui concernait la loi, un baron pauvre n’aurait plus été apriori le supérieur d’un bourgeois riche.

(Comme je l’ai remarqué au début, ce que je présente ici n’est que l’histoire périmé et habituel de la transition et la transformation du pouvoir de la noblesse, du siècle 18 au 19. Énormément d’historiens noteraient que des membres de la noblesse étaient parmi les premiers promoteurs de la Révolution ’89, et que c’étaient des nobles qui développaient les principes qui en constituaient la base philosophique.)

À cause de ce vide de pouvoir—c'est-à-dire, du chaos social qu’a déclenché l’anéantissement des droits de la vieille aristocratie, la classe qui avait auparavant historiquement eu pour fonction de restreindre le pouvoir de la monarchie, ainsi que celui des classes sociales inférieures—l’importance accordée aux marques de distinction qui autrefois servaient à bloquer énergiquement le passage à la bourgeoisie s’est, dans un sens, relâchée avec une violente immédiateté, mais dans un autre, s’est augmentée mille fois. Il faut préciser que par ‘les marques de distinction’ on entend également des traits acquis (la connaissance et la conformité aux coutumes, mœurs et formules de la société aristocrate) et innés (la haute naissance).

Mais revenons à cette notion d’une augmentation et d’un relâchement. Si, pendant le temps d’avant la Révolution, ces marques étaient indispensables en tant que précondition pour monter dans l’hiérarchie sociale, l’ère napoléonien, comme l’a été exemplifié par celui duquel l’ère est nommé, a présenté un nouveau paradigme. Voici une citation de Hearing History :

Although noble titles flourished under Napoleon and two kings—David Higgs estimates that some 7,000 new titles of nobility were granted in these first decades of the century—the economic changes… make the period 1800-1830, rather than the decades after 1830, the time to map the emergent social psychology of the bourgeoisie. It is true that the later July Monarchy, beginning in 1830, was the period of unrivaled bourgeois ascendancy in France, but it was during these thirty years that the bourgeoisie began to forge its orienting values. Sennett’s portrait of a bourgeoisie wary of public spontaneity and conspicuousness jibes with spectators’ accounts, but they also convey the image of a confident and proud, rather than skittish, bourgeoisie. The two aren’t necessarily incompatible. To display proper manners confidently and knowingly went with success as its virtual companion; but the nature of that success also entailed caution, prudence, and, perhaps at the extreme, fear.

Equality before the law was the most enduring legacy of the French Revolution, and it was arguably the most essential feature of bourgeois self-conception. The Revolution’s abolition of castes and the establishment of civil equality was, to the liberal historian Mignet, “without contradiction the most profound and complete change to renew the nature of civil society in France.” As enshrined in the Napoleonic Code civil and confirmed in the 1814 Charter, civil equality opened careers to talent and eliminated all juridical obstacles to social ascent.

Napoleon’s establishment of his own “nobility” reinforced this principle of social advancement through merit. Following the same logic that borrowed revolutionary musical forms to protect against revolution, Napoleon’s sweeping honorifics system, with its princes, dukes, and barons, was a firewall against a return to royalism. A new nobility, as Cambacérès commented in 1807, was “the only means of wholly uprooting the old.” By the end of the Empire Napoleon had bestowed titles upon some 3, 200 individuals, only 22.5 percent of whom had been nobles before 1789. By forbidding the use of any title not granted by the regime, Napoleon effectively replaced the aristocracy of the Old Regime with his own hand-picked elite.

…None were more aware of this than the blood aristocrats, who saw the death of their social eminence in the soldiers and self-made men who paraded their tastes and titles before them. “Fighting a rear-guard action in their salons,” Louis Bergeron writes, “the survivors of 1789 were the first to proclaim that their rivals of 1808, despite somewhat vulgar appearances, were the great victors in a replacement of elites.”

This civic emphasis upon personal merit and wealth continued under the Bourbon Restoration, which recognized all imperial titles as legitimate and instituted an electoral system whereby only those with a specified minimum amount of land could vote. The electoral law particularly favored the nouveaux riches.

(p. 176-7, Hearing History par Mark Michael Smith, University of Georgia Press, 2004)

Grosso modo, les marques de noblesse innées pourraient expédier cette montée, mais elles n’étaient plus absolument nécessaires ; elles sont devenues seulement un facteur parmi d’autres. Dans le monde de La Princesse de Clèves, par exemple, il y a une absence presque totale de personnages qui ne proviennent de la noblesse. Là, la haute naissance s’impose presque comme la précondition de l’existence même. Selon l’hiérarchie de ce roman, si l’on ne provenait pas d’une famille de haute naissance, on ne deviendrait qu’un petit rouage dans l’arrière-plan du récit : un domestique, un chasseur, etc. Par contre, chez Balzac les membres de différentes classes sociales communiquent, se rencontrent dans la rue, dansent ensemble à des fêtes.

En même temps, ces marques de distinction, bien qu’elles ne fussent plus nécessaires, augmentait énormément en valeur parce qu’elles étaient devenues plus rares. Ce qui est rare gagne de la valeur à mesure que le temps s’écoule ; à l’époque du règne de Louis XVIII, à mesure que l’ancienne noblesse était en décadence, les signes de leur âge étaient en pleine augmentation de capital culturel. La valeur d’un nom de haut lignage était telle, dans ce temps-là, qu’elle produisait, comme le dit le narrateur du Père Goriot, « un effet magique » p. 91. Donc, il s’agit d’une différenciation entre les vrais anciens nobles et les faux nouveaux, ce qui renvoie à la réplique condescendante de la Mme de Beauséant : « Pourquoi monsieur d’Ajuda porterait-il chez les Rochefides un des plus beaux noms du Portugal ? Les Rochefides sont des gens anoblis d’hier » p. 108.

Cependant, ce n’était pas seulement le nom de famille qui permet à Eugène de se faire entrer dans les salons de la vie mondaine parisienne. Avant tout, la première chose qui attire l’intérêt d’Anastasie, c’est l’audace avec laquelle Eugène se conduit : « Où vous rencontrer désormais, madame ? lui avait-il dit brusquement avec cette force de passion qui plaît tant aux femmes » p. 60. Eugène comprend lui-même plus tard dans le récit qu’il faut quelques marques extérieures de haute naissance pour se faire aimer d’Anastasie : « un tas de cabriolets, de bottes cirées, d’agrès indispensables, de chaînes d’or… » p. 96. Donc, tandis que dans les salons de la nouvelle aristocratie le nom de haut lignage (le signe d’un trait inné) est d’une grande importance, des signes extérieurs ne sont moins indispensables « pour y manœuvrer convenablement ». C’est pour cette raison que le narrateur dit que, pour se faire entrer dans les cercles aristocrates de Paris, il faut à Eugène « plus que du sang » p. 99. On peut donc compenser un manque de signes innés de haute naissance par des acquis—de l’argent, de riches vêtements, une belle figure, etc.—et vice versa. C’est-à-dire, il s’agit d’une situation historique où la réévaluation des repères culturels, qui autrefois avaient empêchés les mouvements verticaux dans les grades de l’hiérarchie sociale, présidait à (ou au moins tolérait) une fluidité sociale inouïe. C’est dans ce contexte—l’époque de l’arrivisme, l’âge de chacun à son ambition— et autour de ce jeu dialectique que se déroule l’intrigue du Père Goriot. Et même si Goriot en est l’épicentre, Eugène est sans doute le personnage essentiel qui donne son ton le ton au récit.

Cela dit, qu’est-ce que cela nous indique sur la façon dont l’écrivain peint le personnage d’Eugène ? En premier lieu, il ne s’agit pas de décrire le monde tel quel, ni de créer une espèce d’idée platonicienne, c’est-à-dire de décrire la « vraie forme » de l’arrivisme ou du dandysme. Comme on a lu en classe, il s’agit d’un processus dialectique entre l’individu (le personnage) et le cadre social.

Peut-être est-ce la raison que le portrait d’Eugène ne semble ni vraisemblable, ni réaliste au sens flaubertien, ni idéalisé. Le nombre même de détails qui indiquent son caractère d’arriviste serait lourd et excessif selon les critères de la vraisemblance du 17ème siècle. Genette, dans son article Vraisemblance et Motivation, remarque que la notion de la vraisemblance au siècle 17 reposait sur deux postulats, qui sont tous les deux unifiés dans le verbe « devoir ». D’une part, le verbe devoir exprime l’idée de la probabilité ; par contre, il exprime aussi l’idée de l’obligation. Ainsi, bien qu’il soit bien probable qu’un jeune homme, tel qu’Eugène, mis dans un pareil contexte historique, agirait d’une façon semblable à celle d’Eugène, il n’est guère vraisemblable que tant de qualités « typiques » s’incarnent de façon exemplaire dans une seule personne.

De plus, le « type » balzacien ne convient pas au réalisme flaubertien, car, comme Barthes l’a indiqué ailleurs, le « détail concret » chez Flaubert est pour l’essentiel « constitué par la collusion directe d’un référent et d’un signifiant »—c’est-à-dire, un signe trompeur, qui se donne pour un référent ou pour un signifiant, mais qui n’a au fond pour fonction que de dire : « nous sommes le réel » (p. 175 Le bruissement de la langue, éditions de Seuil 1984). Il faut préciser : Barthes ne dit pas que tous les détails chez Flaubert sont des « concrets », mais juste que « tout récit, du moins tout récit occidental de type courant, en possède quelques-uns » p. 168 ; ni, dit-il, qu’il serait impossible d’attribuer à ce genre de détail quelque sens métaphorique. Mais plutôt, que le détail concret flaubertien ne se laisse entièrement pas assimiler à l’analyse fonctionnelle. À la fin, il reste des « résidus irréductibles ». C’est-à-dire, au portrait d’un personnage quelconque, l’écrivain ajoutera sans doute des détails rhétoriques (une montre en or s’il s’agit d’un homme riche, une barbe pour représenter l’autorité patriarcale, etc.), mais aussi un certain nombre de détails de ce genre-là, inscrutables pour l’analyse rhétorique.

Par contre, j’ai du mal à trouver un seul détail dans le récit de Balzac qui ne me semble plein à craquer de sens métaphorique. Eugène est un étudiant en droit, issu d’une famille de la noblesse provinciale qui a subie beaucoup de perte et privation à cause de la Révolution. Il ne dispose pas de beaucoup d’argent, ses vêtements sont à peine passables, et il n’est pas habitué aux mœurs de la société salonnière. Mais il a de l’ambition et de l’esprit, et donc il s’obstine à se faire admettre dans cette communauté fermée. Dans le portrait d’Eugène, tout l’ensemble de détails, même le moindre geste et le détail le plus furtif, écrie à tue-tête : « l’arrivisme, c’est moi ! »

Cependant, je ne saurais pas nier que le récit est, d’une façon ineffable, indicible, très réaliste. Dès que je commence à lire, je me suis déjà laissé convaincre par l’affirmation du narrateur que « All is true, [le récit] est si véritable que chacun peut en reconnaître les éléments chez soi, dans son cœur peut-être. » p. 22. … à suivre…

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