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Thursday, October 16, 2008

Commentaire sur l'economie sociale dans Les Liaisons dangereuses

Pendant la dernière séance, on a parlé de la différence entre Mertueil et Valmont en ce qui concerne leurs aventures galantes. La marquise doit cacher ses aventures à la vue de la société, alors que celles du compte en sont très bien connues. Par contre, les critères par lesquels chacun évalue la valeur potentielle d’une conquête inversent cette opposition entre ce qui est caché et ce qui est apparent. La marquise est d’avis que l’aventure prend ou perd de la valeur en fonction de trois facteurs, dont voici une liste dans l’ordre d’importance : le social, l’intellectuel et le corporel. L’aspect social de l’aventure galante est de loin la plus importante en ce qui regarde le personnage de Merteuil. Selon la manière dont la marquise conçoit l’économie sociale à l’intérieur du roman, la valeur d’une liaison se base sur la mesure dans laquelle la liaison sert à avancer la manipulation sociale ; la mesure dans laquelle un événement de la vie privée peut être converti en spectacle publique, et le capital social qui en résulte de cette conversion. La marquise est donc en quelque sorte une spéculatrice sociale : elle se sert d’un réseau d’information, et si quelque bonne opportunité se présente, elle y investit. Ensuite, nous avons le facteur intellectuel, ce que la marquise appelle la volupté. Selon la philosophie monastique médiévale, la volupté (ou la cupidité), c’était l’amour d’une chose en soi et pour soi, à différence de la charité, l’amour d’une chose en tant que symbole religieuse. Dans le roman, il me semble que c’est à peu près la même idée. Ce que la marquise savoure, c’est le plaisir mathématique qui résulte du déroulement d’une opération contrôlée. Le dernier facteur, et le moins important, c’est la transaction (ou la gratification) sexuelle. Entre ces trois facteurs-là, ceci est le plus symétrique, le plus égal—échange de plaisir pour plaisir—et, donc, le moins valable. Ainsi, on peut constater de plus que l’importance relative de chaque facteur repose lui-même sur deux sous-fonctions : la disparité de capital social qui résulte de l’échange (autrement dit, la contre-valeur : combien de capital X peut en tirer, versus Y) ; et la valeur intrinsèque.

À la page 117, elle parle de Cécile comme si elle parlait d’une action dont la valeur commençait à monter : « Ou je me trompe, ou elle deviendra une de nos femmes les plus à la mode. Je vois son petit cœur se développer, et c’est un spectacle ravissant… Quant à la petite, je suis souvent tenté d’en faire mon élève ; c’est un service que j’ai envie de rendre à Gercourt… J’ai dans l’idée… que nous lui donnerons une femme toute formée, au lieu de son innocente pensionnaire. » Bien entendu, ce passage réunit les deux sous-fonctions… à suivre…

Tuesday, October 14, 2008

Commentaire sur la premiere partie de Jacques le Fataliste

Ayant fini Jacques le Fataliste, je m’interrogeais sur la difficulté que j’avais eue à en tirer une interprétation adéquate, ou même à le commenter. Ce que j’ai remarqué tout d’abord c’était les tautologies et contradictions qui remplissaient le récit. Quand Jacques demande à son maître pourquoi est-ce que les moines sont méchants, son maître lui réplique que c’est parce qu’ils sont moines. Un peu avant, Jacques et son maître se disputent sur les qualités des femmes, l’un soutenant qu’elles sont vertueuses, l’autre qu’elles sont vicieuse ; l’un qu’elles sont grandes, l’autre qu’elles sont petites, etc. Le narrateur nous assure pendant le cours de cette discussion qu’ils ont tous les deux raison.

La prétention qu’ils « avaient tous les deux raison » est trompeuse, parce qu'elle se base sur un postulat différent de celui que Jaques et son maître présupposent. D’une part, Jacques et son maître commencent par le postulat que les femmes disposent toutes des mêmes caractéristiques: ou elles sont toutes méchantes, ou elles sont toutes bonnes. Les conclusions qu’ils cherchent à tirer prennent la forme d’une conclusion déductive universaliste, dont voici la structure:

(postulat) Ou toutes les femmes sont laides ou elles sont toutes belles.
(majeure) Toutes les femmes sont laides.
(mineure) X prétend que toutes les femmes sont laides.
(mineure) Y dit que toutes les femmes sont belles.
(conclusion) Y a tort, et X a raison.

Selon ce raisonnement déductif, il est impossible qu'ils aient tous les deux raison, parce que leurs arguments s’excluent mutuellement.

Par contre, c'est précisément l'argument que le narrateur prétend. Il s'agit d'une différence fondamentale dans les postulats qu'adoptent; d'un côté celui de Jacques et son maître, et de l'autre celui du narrateur. Quant au postulat du narrateur, il y en a trois possibilités: (1) les femmes sont laide et belle tout en même temps; (2) de certaines femmes sont laides, tandis que d'autres femmes sont belles; (3) 'laide' et 'belle' ont le même sens. Abordons les deux premiers postulats. La justesse ou la fausseté de l'un ou l'autre dépend de la manière dont on interprète le postulat que Jacques et son maître adoptent. Il est vrai que leur débat a pour sujet "les femmes", mais cela veut-il dire qu'ils parlent des femmes en général, ou seulement de certaines femmes en particulier? Si ce sont les femmes en général dont on parle, tous les deux premiers postulats peuvent servent à harmoniser les arguments de Jacques et de son maître. Même simultanément: si les femmes sont généralement et particulièrement laides et belles, tant mieux pour la conclusion que Jacques et son maître ont tous les deux raison. Mais si ce dont on parle c'est des femmes en particulier, le deuxième postulat peut être faux, car il se peut que les femmes dont on parle soient toutes belles ou laides. Néanmoins, c'est le fonctionnement de la déduction que même si les prémisses sont fausses, la conclusion de celles-là peut pourtant être juste. Mais quel que soit le postulat de Jacques et son maître, le troisième postulat harmonise nécessairement leurs arguments. Ce qui est à l'origine de leur débat, c'est la distinction entre "laide" et "belle". Voici leur postulat, récrit algébriquement:

C : Toutes les femmes sont laides.
D : Toutes les femmes sont belles.
(postulat 1) (C --> ~D) v (D --> ~C)
(postulat 2) C := D

Puisque C:=D, par transitivité, ils ont tous les deux raison.


La scène suivante complique beaucoup les choses. Les deux personnages arrivent devant un château dont l'inscription sur le frontispice dit : "Je n'appartiens à personne et j'appartiens à tout le monde. Vous y étiez avant que d'y entrer, et vous y serez encore quand vous en sortirez." Dans la logique symbolique formelle, une conjonction est vraie si les deux propositions sont vraies. Puisque les deux paires de propositions sont contradictoires, l'inscription est fausse deux fois. Le narrateur soutient alors que "l'inscription était fausse, ou [Jacques et son maître] y étaient avant d'y entrer." Autrement dit, si l'inscription est vraie, le narrateur a tort.

On a donc affaire à une triple contradiction, ou un effondrement sémantique. L'argument de Jacques et celui de l'inscription sont à peu près pareils... à suivre.