L’idée qui m’est venue hier, presque par hasard, en relisant la vingtième lettre, me
paraissait assez marrante pour vous la raconter. Il s’agit d’abord de ce qu’on appelle
l’ironie de situation. En bref, l’ironie de situation se distingue de, par exemple,
l’ironie tragique, où l’effet ironique est issu du décalage entre la volonté d’un
personnage et celle d’une ou plusieurs forces surhumaines, en ce que l’ironie de
situation résulte du décalage ou la contradiction entre circonstance et parole. Mais ce que je voudrais aborder est quelque chose d’encore plus spécifique. Il s’agit d’un genre d’ironie où la circonstance et le sujet sont en quelque sorte, des termes qui s’excluent mutuellement. En voici un exemple : le jour des obsèques d’une riche femme, le veuf dit : « Quel enterrement somptueux ! Je suis sûr qu’elle l’aurait aimé. » La contradiction ironique est évidente : l’enterrement n’aurait pas eu lieu si la femme n’était pas encore morte ; elle n’aurait pas pu apprécier l’enterrement si elle était déjà morte. Ce qu’il y a ici de remarquable est la multiplication de contradictions. Considérons un cas d’ironie de situation plus basique : deux hommes se promènent dans la caverne de l’enfer ; l’un dit à l’autre : « Que ne donnerais-je pas pour une verre d’eau bien froide ! » On ne distingue qu’une contradiction : celle entre la situation (endroit très chaud, où il n’y a point d’eau froide et dont on ne peut jamais sortir) et le sujet (l’homme qui a soif).
Revenant au premier exemple, la multiplicité, ou disons le surplus, d’impossibilité ironique sert à mettre de la distance entre le lecteur/spectateur et le sujet ironique, parce que la situation, en offrant au lecteur plus de contradictions, met l’ironique de la scène plus en évidence. Autrement dit, l’écart hiérarchique entre ‘spectateur’ et ‘spectacle’ s’accroît. On remarque cette fonction de ‘mettre en hiérarchie’ dans la lettre XX, où la marquise plaisante : « J’en ai pourtant bien ri, et j’étais vraiment fâchée d’être obligée d’en rire toute seule. » Plus la scène fictive devient impossible, plus l’ironie nous fait noter la distance entre maître et subordonné. Ou bien, dans la lettre VI : « J’aurai cette femme ; je l’enlèverai au mari qui la profane : j’oserai la ravir au dieu même qu’elle adore. » Les contradictions ironiques se multiplient rapidement. Il accuse le mari du blasphème. Il considère Dieu un amant qu’il va rendre cocu.

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