Comme les lettres CII et CIII, que la Présidente de Tourvel et Mme de Rosemonde s’envoient, ressemblent fort aux épisodes dans La Princesse de Clèves ! Je me réfère surtout aux scènes où Mme de Chartres donne des conseils à sa fille sur le lit de mort, la scène de l’aveu et la dernière rencontre de Mme de Clèves et de M. de Nemours. En voici alors quelques parallèles que j’ai trouvés incontestables et intéressants, ainsi que quelques-unes de mes conclusions.
Mme de Chartes est la mère biologique de Mme de Clèves, alors que Tourvel n’est qu’une proche amie de Rosemonde. Tourvel juge pourtant nécessaire de faire de Rosemonde sa mère adoptive, en quelque sorte. Dans tous les deux cas, la mère—soit adoptive soit biologique—a pour fonction d’être confesseur (« confesseuse » m’a frappée comme trop anachronique), c’est-à-dire de recevoir l’aveu, de le garder secret, et de donner à la pêcheuse de bons interprétations et conseils. Dans une certaine mesure, il semblerait que Chartres remplisse la même fonction (elle est mère, elle donne du conseil), mais pas entièrement, parce que là c’est la mère qui fait l’aveu à sa fille.
Car dans La Princesse de Clèves, c’est plutôt M. de Clèves qui joue le rôle de confesseur. Je dis confesseur, mais il faut préciser que le rôle de M. de Clèves et Rosemonde est en effet celui d’un confesseur mondain, situé dans la société mais d’une sexualité effectivement passive. Malgré les prétentions à la vertu religieuse que Tourvel manifeste, l’aveu qu’elle fait à Rosemonde fait preuve qu’au fond elle se soucie plus des vertus mondaines que les religieuses. Elle commence hyperboliquement en affirmant en bonne hypocrite : « il vaut mieux mourir que de vivre coupable. » Mais à peine cinq paragraphes plus tard, elle reformule : « j’aimerais mourir que de me rendre indigne de votre choix. » Voila alors comment l’austère pénitence de la « malheureuse » devient une supplication devant une amie. De plus, une amie dont Tourvel peut heureusement se servir de façon très utile. Rosemonde est cette niche maternelle douce insérée à la périphérie société, douée d’une sagesse réconfortante mais (à la grande différence de celle de Merteuil !) inoffensive, car Rosemonde a déjà dépassé l’âge des aventures sexuelles, et, donc, ne peut être ni rivale ni autorité oppressive. On remarque qu’au fil des métaphores et fonctions dont Tourvel qualifie Rosemonde (« l’ange tutélaire », confesseur, mère adoptive) il se développe une connotation de sexualité éteinte ou distante, ou bien d’asexualité. Ainsi, c’est cette réserve fiable d’asexualité que Tourvel cherche dans la personne Rosemonde. D’une façon non moins flagrante, Mme de Clèves souligne à la scène de l’aveu l’asexualité de ses rapports avec M. de Clèves. Après de lui avouer qu’elle a un amant clandestin, elle rapporte bien nettement (pour ne pas dire froidement), presque comme si elle traçait des bornes, qu’elle éprouve « plus d’amitié et plus d’estime » pour son mari « que l’on n’en a jamais eu »—autrement dit, elle ne l’aime pas. Ces paroles castratives, ainsi que la pensée dont on suppose qu’elles sont issues, dévoilent le but égoïste de l’aveu, car le manque d’amour (et, pour ce que je vois, dans La Princesse de Clèves l’amour n’a d’autre sens que le désir sexuel) en rend les conséquences inoffensives. À part sa fonction de confesseur et d’homme dépourvu d’autorité sexuelle, M. de Nemours est assez gratuit.
Il faut remarquer d’ailleurs que les lexiques dont Mme de Clèves et Tourvel se servent pour composer leurs aveux sont à peu près pareils. Elles se plaignent tous les deux qu’elles sont perdues, qu’il faut qu’on les reconduise au chemin vertueux dont l’infidélité les a égarées, qu’il leur manque ou qu’elles auront assez de « force » pour y résister.

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