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Thursday, October 15, 2009

Rousseau et la vraisemblance

Au cours de la seconde préface Rousseau affirme à plusieurs reprises que la culture, la civilisation et les arts sont la cause des malheurs de la société. Dans le domaine de la littérature, Rousseau met en cause la manière dont les notions de bienséance et de vraisemblance se confondent. Considérons une citation de Mesnardière qui date de 1639, à peu près un siècle avant la parution de Julie ou la nouvelle Héloïse :

"Par la propriété des moeurs, le poète doit considérer qu'il ne faut jamais introduire sans nécessité absolue ni une fille vaillante, ni une femme savante, ni un valet judicieux... Mettre au théâtre ces trois espèces de personnages avec ces nobles conditions, c'est choquer directement la vraisemblance ordinaire... [Il faut sauf en cas de nécessité] qu'il ne fasse jamais un guerrier d'un Asiatique, un fidèle d'un Africain, un impie d'un Persien, un véritable d'un Grec, un généreux d'un Thracien, un subtil d'un Allemand, un modeste d'un Espagnol, ni un incivil d'un Français".

Par contre, Rousseau affirme qu'il n'existe "[p]oint de gens parfaits". L'interlocuteur de Rousseau semble baser son propos sur une perception aristotélicienne (au sens que l'époque classique en France prêtait à ce terme) de la représentation : l'art consiste à fournir des modèles édifiants de comment la réalité doit être, et nullement de la réalité telle quelle. Rousseau prétend représenter le monde plus fidèlement, c'est-à-dire, d'une manière plus réaliste, avec toute la défectuosité propre à notre réalité. Comparons la liste de "figures à bannir" de Mesnardière avec les personnages et les péripéties dont Rousseau se propose de meubler son texte :

"Une jeune fille offensant la vertu qu'elle aime, et ramenée au devoir par l'horreur d'un plus grand crime ; une amie trop facile, punie enfin par son propre coeur de l'excès de son indulgence ; un jeune homme honnête et sensible, plein de faiblesse et de beaux discours ; un vieux Gentilhomme entêté de sa noblesse, sacrifiant tout à l'opinion ; un Anglais généreux et brave, toujours passionné par sagesse, toujours raisonnant sans raison..."

Ici, on peut s'étonner non seulement du degré auquel Rousseau semble chercher à déranger la vraisemblance/bienséance, mais aussi de toutes les justifications intercalées entre chaque morceau de descriptions. En brisant avec le code de moeurs de son époque, il rattache son récit à un autre ordre de représentation, l'idée d'une moralité innée, naturelle et innocente.

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