Eu égard à ce discours continuel sur les contradictions inhérentes à la capacité de regarder, la paralysie et puis la transformation de Mme Raquin en "cadavre vivant" (p. 233) ne capable que de voir et d'entendre, ou bien, incapable de ne pas voir ni entendre, semble être une purification paradigmatique d'un phénomène sur lequel insiste l'auteur : le regarder met en évidence le rapprochement entre les désirs pulsionnels qui chez l'homme amènent et vers l'auto-préservation et vers l'autodestruction.
Observation qui fait écho à la littérature décadente, et par extension, au roman d'anticipation. Considérons un extrait de H.P. Lovecraft: contre le monde contre la vie portant sur la platitude de le héros développé dans l'oeuvre de celui-ci : un personnage sans épaisseur qui a pour seule fonction la perception de l'horreur qui l'attend (et, pourtant, auquel il s'attend lui-même) et le souci d'objectivité.
"Ce sont des projections de la véritable personnalité de Lovecraft. On reconnaît, effectivement, la forme générale. Etudiants ou professeurs dans une université de la Nouvelle-Angleterre (celle de Miskatonic, de préférence) ; spécialisés en anthropologie ou en folklore, parfois en économie politique ou en géométrie non euclidienne ; de empérament discret et réservé, le visage long et émacié ; ont été amenés, par profession et par tempérament, à s’orienter plutôt vers les satisfactions de l’esprit. C’est une sorte de schéma, de portrait-robot ; et nous n’en saurons en général pas plus. [...] La platitude voulue des personnages de Lovecraft contribue à renforcer le pouvoir de conviction de son univers. Tout trait psychologique trop accusé contribuerait à gauchir leur témoignage, à lui ôter un peu de sa transparence ; nous sortirions du domaine de l’épouvante matérielle pour rentrer dans celui de l’épouvante psychique. Et Lovecraft ne souhaite pas nous décrire des psychoses, mais de répugnantes réalités."
Le bestiaire de Poe a aussi sa quantité de machines à observer (des chats, des corbeaux, des héritiers décadents) ; et dans celui de Baudelaire on concevrait volontiers le flâneur comme une sorte d'oeil ambulant:
"Finalement, il [le flâneur] se précipite à travers cette foule à la recherche d'un inconnu dont la physionomie entrevue l'a, en un clin d'oeil, fasciné. La curiosité est devenue une passion fatale, irrésistible ! [...] Pour le parfait flâneur, pour l'observateur passionné, c'est une immense jouissance que d'élire domicile dans le nombre, dans l'ondoyant, dans le mouvement, dans le fugitif et l'infini. Être hors de chez soi, et pourtant se sentir partout chez soi ; voir le monde, être au centre du monde et rester caché au monde, tels sont quelques-uns des moindres plaisirs de ces esprits indépendants, passionnés impartiaux, que la langue ne peut que maladroitement définir. L'observateur est un prince qui jouit partout de son incognito." (Critique d'art, Gallimard, Folio, Paris, 1992: p. 690-692)

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