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Tuesday, September 23, 2008

Commentaire sur l'inexprimable dans La Princesse de Clèves

Il ne m’est pas arrivé qu’une seule chose à commenter sur la dernière partie de La Princesse de Clèves. Plusieurs scènes font référence à des sentiments et pensées inexprimables mais dont les exemples ne sont pas tous pareils. Quand M. de Nemours voit la princesse décorant la canne, le texte nous dit que l’on « ne peut exprimer ce que sentit M. de Nemours dans ce moment » (213), ce qui est différente de la scène qui suit la mort du mari de la princesse, où « l’horreur qu’elle eut pour elle-même et pour M. de Nemours ne se peut représenter. » (227) Pour cette dernière, l’inexprimable n’est qu’un superlatif hyperbolique. Au risque de parler trop concrètement des sens « littéral » et « figuré », la proposition qu’il est impossible de reproduire verbalement les sentiments de la princesse n’est qu’une figure rhétorique qui sert à dire grosso modo : à ce moment, la princesse était plus triste que personne n’avait jamais été. Il ne s’agit pas d’une vraie limitation linguistique. Par contre, cette première citation semble évoquer de vrais sentiments inexprimables. Le duc, frappé également et réciproquement par, d’un côté, son contentement de voir la princesse entourée de « choses qui avaient du rapport à lui » et, de l’autre, son incapacité de prendre l’initiative et en profiter, éprouve « ce qui n’a jamais été goûté ni imaginé par nul autre amant. » Il est possible que la raison pour laquelle le narrateur qualifie ce que le duc éprouve d’inexprimable soit parce que la scène est assez invraisemblable. Comme dans la scène de l’aveu, le duc dispose d’une perspective qui pénètre dans l’espace intime de la princesse et qui lui est arrivé presque par hasard. Le fait qu’il éprouve des sentiments inexprimables correspond au fait que ce qu’il voit dépasse les bornes de la vraisemblance. Autrement dit, ce qui apparaît devant les yeux de Nemours est si plein de sens représentatif (le portrait, les couleurs des rubans, la canne) que la scène finit par ressembler plus à la littérature qu’à la réalité. Mais, selon les règles de la vraisemblance, la littérature ne devait-elle pas avoir pour fonction de fournir une version de la réalité qui était plus réelle que la réalité ? Le narratif illustre ici comment la vraisemblance s’abîme dans une tautologie. Quand même, si l’on préférait l’interprétation freudienne, la qualité inexprimable dont l’auteur charge les sentiments du duc deviendrait le signifiant à peine déguisé de son narcissisme autoérotique. Ou bien, la canne peut représenter un phallus coupé, une castration.


(Le duc de Nemours observe à la dérobée Mme de Clèves manipulant sa canne des Indes dans le pavillon de chasse.)

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